
Publié Mars 2026
Le lobby derrière ton déjeuner
Voici une question qui mérite qu’on s’y attarde : quand un agriculteur choisit un pesticide, quel savoir éclaire cette décision ?
Sa propre expérience, peut-être. Les conseils de son agronome. Un rapport qu’il a lu, ou vers lequel on l’a orienté. Une formation à l’université. Et à chacune de ces intersections — l’agronome, l’article, l’université — il y a de fortes chances que la réponse soit : Bayer. Ou Syngenta. Ou Corteva. Ou BASF.
Quatre entreprises. Les mêmes quatre, à peu près, où que l’on regarde. Elles contrôlent environ 60 % des marchés mondiaux des semences et des pesticides. En 2019, ce même quatuor contrôlait 75 % de la recherche mondiale en sélection végétale. Leurs noms sont sur les portails des fermes qui nourrissent l’Europe. Et on les retrouve aussi, de plus en plus, dans les amphithéâtres où l’on forme les agriculteurs, dans les revues où la science agronomique est publiée, dans les couloirs bruxellois où se négocie la politique alimentaire, et sur des marchés qui laissent aux agriculteurs peu d’alternatives concrètes à l’achat de ce qu’elles vendent.
Éducation : acheter le programme
Les budgets publics de recherche agricole en Europe ont été progressivement comprimés pendant des décennies, et le secteur privé s’est engouffré dans la brèche. Quand une entreprise finance une chaire universitaire, sponsorise un programme de recherche ou dote une bourse, elle influence les questions qui sont posées, les solutions qui sont modélisées, et les alternatives qui restent inexplorées.
Wageningen University and Research, aux Pays-Bas, est l’une des institutions agricoles les plus respectées du continent et une référence régulière pour la politique de l’UE. C’est aussi une institution dont l’indépendance a été remise en question. En 2021, CropLife Europe, l’association professionnelle basée à Bruxelles représentant Bayer, BASF, Syngenta (désormais propriété de l’État chinois, mais ça, ce sera pour un autre article), Corteva et d’autres, a mandaté Wageningen pour produire une évaluation d’impact des objectifs de réduction des pesticides de la stratégie « De la ferme à la table » de l’UE. La préface de l’étude indiquait elle-même que des représentants de CropLife avaient « guidé » et « supervisé » le projet tout du long, en discutant de l’approche, en relisant les résultats intermédiaires et en fournissant des retours. La présidente du conseil d’administration de Wageningen, Louise Fresco, avait, par coïncidence, rejoint le conseil d’administration de Syngenta en 2019. Quelle surprise.
L’étude se concentrait entièrement sur les pertes de production projetées et les coûts économiques. Quand Corporate Europe Observatory a demandé à Wageningen pourquoi les bénéfices environnementaux attendus d’une réduction de l’usage des pesticides n’avaient pas été inclus, la réponse a été que cela dépassait « malheureusement le cadre du projet ». Le cadre, bien sûr, avait été fixé par CropLife. Wageningen a ensuite reconnu que cela était une erreur. Mais une erreur doit être une exception, et malheureusement, ça ne semble pas être le cas.
Du financement au ghostwriting
En 2021, les chercheurs Leland Glenna (Penn State) et Analena Bruce (University of New Hampshire) ont publié un article dans la revue Research Policy, à partir de documents internes de Monsanto apparus dans le cadre de procédures judiciaires. Ce qu’ils ont trouvé allait au-delà de l’influence : dans des cas documentés, l’entreprise avait elle-même rédigé des articles scientifiques et payé des scientifiques externes pour y apposer leur nom (une pratique appelée ghostwriting), avec l’objectif explicite de produire une littérature évaluée par les pairs « indépendante » afin de protéger son herbicide phare, Roundup, de la surveillance réglementaire.
Les articles rédigés en ghostwriting sont parus dans la revue Critical Reviews in Toxicology en 2016 sous le titre « An Independent Review of the Carcinogenic Potential of Glyphosate ». Les résultats contredisaient le Centre international de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé, qui avait classé le glyphosate comme cancérogène probable pour l’être humain l’année précédente. Les documents internes montraient que Monsanto avait identifié quels scientifiques externes serviraient d’auteurs « utiles » avant même qu’un seul mot ne soit écrit. L’un de ses propres scientifiques seniors a relu les manuscrits avant soumission. Dans un e-mail interne, le dirigeant de Monsanto William Heydens décrivait le manuscrit comme ayant été « initié par [Monsanto] en tant que ghost writers » et notait qu’il « serait plus puissant s’il était signé par des scientifiques non-Monsanto ».
Le résultat, c’est une culture académique où les chercheurs sont passés du statut de scientifiques à celui d’acteurs du lobbying et des campagnes de relations publiques des entreprises.
Il existe une contrainte structurelle supplémentaire qui boucle la boucle. Comme les entreprises détiennent les brevets sur les semences, les chercheurs qui veulent étudier des cultures génétiquement modifiées doivent, dans de nombreux cas, demander l’autorisation au détenteur du brevet. Si l’objet de l’étude contrôle le fait que l’on puisses l’étudier, le mot « indépendant » demande une qualification prudente.
La science fonctionne parce qu’on fait confiance au processus : chercheurs indépendants, méthodes transparentes, évaluation par les pairs. Ce que décrit cet ensemble de preuves, c’est un système où ce processus a été infiltré à la source. L’article semble scientifique. Il est cité dans des dossiers réglementaires, et il arrive à Bruxelles avec toute l’autorité que la recherche évaluée par des pairs est censée conférer.
Le régulateur : la science comme munition
L’industrie des pesticides a construit un contre-lobby d’une ampleur énorme. Les ventes mondiales de pesticides ont doublé au cours des 20 dernières années et, après une série de méga-fusions, Bayer-Monsanto, BASF, Syngenta et Corteva (Dow-DuPont) détiennent désormais environ les deux tiers de ce marché, qui pèse près de 53 milliards d’euros.
Quand la stratégie « De la ferme à la table » de l’UE a fixé un objectif d’au moins 50 % de réduction de l’usage et des risques liés aux pesticides d’ici 2030, l’industrie a déployé l’infrastructure de recherche qu’elle avait passée des décennies à construire. Un rapport de mars 2022 de Corporate Europe Observatory, tiré de centaines de documents obtenus via des demandes d’accès à l’information et de fuites de notes stratégiques internes, documente précisément comment.
À l’approche d’un vote clé du Parlement européen sur « De la ferme à la table » en octobre 2021, six « études d’impact » ont été commandées par des organisations industrielles et leurs alliés (dont CropLife Europe, le lobby agricole conservateur Copa-Cogeca et le Département de l’Agriculture des États-Unis) et présentées lors de trois événements sponsorisés par l’industrie, sur la seule semaine précédant le vote. Deux ont été produites par Wageningen, une par l’université de Kiel. Toutes se concentraient sur les pertes de production projetées et aucune n’incluait les bénéfices environnementaux et sanitaires d’une réduction de l’usage des pesticides.
Sur les 54 événements liés à l’agriculture qu’Euractiv a organisés entre janvier 2020 et avril 2022, près de 60 % étaient sponsorisés par l’industrie et un seul l’était par une ONG). Selon la propre déclaration de Bayer dans le registre de transparence du lobbying de l’UE, l’entreprise a dépensé entre 6,5 et 7 millions d’euros pour faire du lobbying auprès des institutions européennes rien qu’en 2021, en mobilisant huit cabinets de lobbying simultanément. Ses dépenses déclarées auprès de Politico (le média politique dominant lu par les fonctionnaires de l’UE, les commissaires et les eurodéputés, et largement considéré comme la publication la plus influente dans la bulle bruxelloise) se situaient entre 300 000 et 399 000 euros cette année-là (et rappelons que c’est ce qu’ils déclarent — qui connaît les vrais chiffres). La semaine du 21 février 2022, le journal Politico s’est focalisé sur RoundUp et a été sponsorisé par Bayer chaque jour, en relayant notamment des messages comme : « La production agricole dans l’UE pourrait baisser si les objectifs du Green Deal étaient pleinement mis en œuvre. Inévitablement, nous devrons importer plus de nourriture et exporter moins. »
La ferme : plus nulle part où se tourner
Tout ce qui précède (la recherche, les publications scientifiques, les influenceurs bruxellois) finit par arriver jusqu’à l’exploitation agricole. Mais à ce moment-là, la liberté pratique de l’agriculteur de faire d’autres choix est déjà réduite par un quatrième mécanisme : la concentration du marché, si avancée qu’elle a, dans bien des cas, complètement éliminé les alternatives.
Selon un rapport de juin 2025 d’ETC Group et GRAIN, Bayer, Corteva, Syngenta et BASF exercent un contrôle majeur sur quatre secteurs critiques pour l’agriculture : les semences, les pesticides, les machines agricoles et les produits pharmaceutiques vétérinaires. Ils répondent désormais à la définition formelle d’un oligopole : un marché où quatre entreprises contrôlent plus de 40 %, seuil à partir duquel les économistes s’attendent à ce que les distorsions de marché deviennent structurellement inévitables.
L’intégration des marchés des semences et des produits chimiques est là où la dépendance devient la plus concrète. Quand Monsanto a développé les soja Roundup Ready (des semences conçues pour survivre à la pulvérisation de son herbicide Roundup), l’entreprise n’a pas vendu deux produits séparés. Elle a vendu un système. L’agriculteur qui achète la semence s’engage sur l’herbicide. L’agriculteur qui conserve ces graines pour l’année suivante (une pratique aussi ancienne que l’agriculture elle-même) enfreint le droit des brevets. Monsanto a poursuivi des centaines de cas de ce type devant les tribunaux, et ils ont largement gagné.
Même si c’est de l’autre côté de l’océan, il est intéressant de noter qu’aux États-Unis, trois entreprises — Bayer, Corteva et Syngenta — détiennent 95 % des brevets américains sur le maïs OGM, 78 % sur le soja OGM et 93 % sur le colza OGM, selon des données de l’USDA. L’agriculteur face à ce marché ne choisit pas entre des options concurrentes. Il opère dans un système conçu, via le contrôle de ce que ses institutions éducatives enseignent, de la science que son régulateur lit, et des semences que son fournisseur propose, pour faire apparaître un ensemble de choix comme les seuls disponibles.
Ce système n’est pas apparu naturellement sous l’effet des forces du marché. Il a été construit, méthodiquement, sur des décennies.
Ce que ça signifie
Rien de tout cela n’exige que chaque agronome soit compromis, que chaque article soit frauduleux ou que chaque régulateur soit capturé. La plupart des individus qui opèrent dans ces systèmes le font de bonne foi, avec les connaissances dont ils disposent, via des canaux qui semblent légitimes. Mais c’est précisément ainsi que fonctionne l’influence structurelle. Elle n’a pas besoin de mauvais acteurs à tous les niveaux. Elle a seulement besoin que l’architecture de la production de connaissances, de la crédibilité scientifique, de l’accès politique et du contrôle des marchés pointe, de manière cohérente, dans la même direction.
La direction, c’est : vendre plus d’intrants.
Les preuves de cette architecture ne viennent pas d’une simple déduction, mais des propres documents de l’industrie : notes stratégiques internes exposant les objectifs réels, contributions de lobbying, publications scientifiques rédigées en ghostwriting, médias sponsorisés présentés comme de l’éditorial, recherches universitaires cadrées pour produire les conclusions les plus utiles au financeur…
Les agriculteurs qui essaient de faire autrement — régénérer les sols, réduire les intrants chimiques, sortir du système intégré semences-et-chimie — n’opèrent pas sur un marché neutre. Ils avancent à contre-courant d’un flux qui a été conçu, à grands frais, pour aller dans l’autre sens. Comprendre ça ne met pas fin à la conversation, mais ça aide à comprendre pourquoi il y a bien plus de résistance qu’on ne l’imaginerait à une transition vers des systèmes agricoles plus biologiques et régénératifs. Alors, quand on demande pourquoi un changement significatif du système alimentaire avance si lentement, la réponse est rarement un manque de volonté publique. C’est généralement un effort très bien financé, très bien documenté, et totalement délibéré pour s’assurer que ça n’arrive pas.
PS : Si tu veux en savoir plus sur la façon dont fonctionne le lobbying de Big Ag à Bruxelles, l’étude « A Loud Lobby for a Silent Spring », est une vraie mine d’or. Une grande partie des infos de cet article vient de là, et si tu es un peu comme moi, c’est garanti à 100 % : la seule chose à laquelle tu penseras une fois que tu l’auras lue, c’est :
What The F***?!
Écrit par Emilia Aguirre
Emilia Aguirre est notre spécialiste Sensibilisation & Plaidoyer — ce qui veut dire qu’elle passe ses journées à poser des questions qui dérangent sur la façon dont notre alimentation est cultivée, fixée en prix, étiquetée et vendue. Elle anime What The Field?!, un podcast rempli d’histoires de terrain, de recherches percutantes et de conversations avec celles et ceux qui façonnent l’avenir de l’alimentation (qu’ils le veuillent ou non).







